Le canal, moteur de la renaissance industrielle bruxelloise
Comment faire du canal un levier de renaissance industrielle en Région bruxelloise ? Réunis ce mardi 6 octobre à l’initiative de la Communauté Portuaire Bruxelloise (CPB), responsables politiques, représentants économiques et industriels ont confronté leurs pistes d’action sur le site de Solvay, à deux pas du pont de Buda. Au cœur des échanges : l’emploi, le foncier, la compétitivité, la logistique et la multimodalité, mais aussi le rôle que peut jouer le port de Bruxelles dans cette nouvelle dynamique productive.
Car le port est bien davantage qu’un point d’entrée et de sortie des marchandises. Autour de la voie d’eau s’est constitué un écosystème d’entreprises actives dans la logistique, la construction, le recyclage, l’alimentaire et l’économie circulaire. Le canal leur offre une connexion directe aux réseaux de navigation européens, complétée à plusieurs endroits par le rail et la route. Dans une Région dense où le foncier économique est sous pression, cet espace constitue aussi l’un des principaux territoires encore dédiés aux activités productives.
En ouverture du colloque « Le canal, vecteur de la renaissance industrielle en Région de Bruxelles-Capitale », Jan De Brabanter, vice-président de la CPB, a résumé cet enjeu en présentant la zone du canal comme un « axe économique stratégique » pour Bruxelles : un pôle de logistique, de production et d’économie circulaire, où le recours à la voie d’eau permet également de réduire les kilomètres parcourus par camion.
L’urgence d’agir
Pour Lisa Isnard, secrétaire générale de Beci, « il y a une opportunité stratégique et il y a urgence à agir ». Certaines entreprises quittent Bruxelles ou développent leurs activités ailleurs, alors que la Région entend aujourd’hui afficher plus clairement son ouverture à l’investissement.
Avec Ernest, son récent plan de soutien à la renaissance industrielle du canal, Beci veut partir des entreprises et des sites sur lesquels elles opèrent. Au Centre TIR du Port, par exemple, flux logistiques, énergie, espaces ou ressources pourraient être davantage mutualisés. La logique est celle d’un écosystème : les sous-produits d’une entreprise peuvent devenir les ressources d’une autre et de nouvelles chaînes de valeur peuvent naître de leur proximité.
Mais le foncier reste déterminant. « On a besoin de garder des terrains industriels et portuaires en Région bruxelloise », insiste Lisa Isnard, rappelant la tension entre logements, équipements collectifs et activités productives. Ernest doit aussi permettre d’identifier les freins rencontrés par les entreprises et de les faire remonter aux pouvoirs publics : « Il faut écouter les besoins des entreprises». L’enjeu est de conjuguer transition, compétitivité et ancrage territorial afin d’éviter que les investissements et les activités ne se déplacent hors de Bruxelles.
Enfin, Lisa Isnard a également mis en avant le « pack de compétitivité », un dispositif destiné à encourager l’investissement et l’emploi dans les zones considérées comme prioritaires. « Lorsqu’une entreprise investit à Bruxelles et engage, elle pourrait bénéficier d’une réduction de 25 % du précompte professionnel. C’est une manière très concrète d’encourager l’embauche de Bruxellois et l’investissement sur le territoire régional », a-t-elle expliqué.
Elle a également relayé la demande de la Communauté Portuaire Bruxelloise de voir cet avantage étendu à l’ensemble des zones industrielles et d’activités portuaires. Une mesure qui enverrait, selon elle, un signal clair aux entreprises : « C’est aussi une façon de dire : oui, l’industrie est la bienvenue et oui, vous êtes là pour investir sur le territoire de la Région. »
Pieter-Jan Indemans, de Ceres, et Sven De Meuter, CEO de De Meuter Recycling, concessionnaire du Port de Bruxelles, ont donné une traduction très concrète à ces préoccupations. Disponibilité du foncier et besoin d’espace, accessibilité, coûts, énergie et réglementation influencent directement les décisions d’investissement. Des décisions qui, dans l’industrie, engagent souvent une entreprise pour plusieurs décennies.
Réindustrialiser, aussi pour l’emploi
Pour Laurent Hublet, ministre bruxellois chargé de l’Emploi, de l’Économie et de l’Économie numérique, le constat est clair : « Bruxelles a un peu décroché économiquement ces vingt dernières années et on doit redéployer économiquement notre ville. »
Il identifie trois avantages : une localisation exceptionnelle dans le nord-ouest de l’Europe et un statut historique de Bruxelles comme « ville-carrefour », des terrains encore disponibles et une population jeune offrant une main-d’œuvre importante. Réindustrialiser doit ainsi permettre de diversifier l’économie, mais aussi les emplois accessibles aux Bruxellois.
Le ministre assume également un changement d’approche : passer d’une logique de subsides à une logique de compétitivité. Le pacte de compétitivité en constitue un premier levier. Dans certaines zones, une activité nouvelle pourrait bénéficier d’une réduction de 25 % du précompte professionnel durant ses premières années, soit, selon lui, « grosso modo 5 % de coût sur l’emploi en moins ».
Autre outil : les zones d’accélération économique, où la Région entend notamment agir sur la fiscalité liée aux premières années d’investissement afin d’améliorer le « business case » des entreprises.
Mais Laurent Hublet inscrit surtout ces dispositifs dans le temps long. « On a besoin d’une vision à 25 ans », estime-t-il. Une vision qui doit déterminer quelles activités Bruxelles souhaite accueillir et où les développer. Dans cette géographie économique, le canal et le rail constituent des atouts structurants pour connecter les zones d’activités aux réseaux européens.
La même logique vaut pour la multimodalité. Eau, rail et route doivent être utilisés en fonction des flux : « Il faut que chacun utilise le bon mode pour les bonnes choses.»
De la prévisibilité pour investir
Pour Audrey Henry, secrétaire d’État bruxelloise chargée de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire, la priorité est la prévisibilité. « Quand vous arrivez avec un projet, vous devez savoir si, oui ou non, ce projet va pouvoir voir le jour. » Trop souvent, estime-t-elle, des projets pertinents se perdent dans des va-et-vient administratifs et des exigences contradictoires.
La révision du PRAS, qui date de 2001, doit notamment offrir une lecture plus claire du territoire. Et la mixité ne peut être systématique : « Quand on est dans des zones vraiment industrielles, commencer à mixer avec beaucoup de logements n’est vraiment pas l’idée du siècle. »
La simplification des permis doit également permettre de clarifier plus tôt les conditions imposées aux investisseurs. Une approche qui rejoint le pacte de compétitivité et la demande de la CPB d’en faire bénéficier les zones industrielles et portuaires. Pour Audrey Henry, le signal serait clair : « Oui, l’industrie est la bienvenue et oui, vous êtes là pour investir sur le territoire de la Région. »
Du projet au business case
Laurent Schiltz d’Embuild.Brussels, Damien Biron de CCB et Bert Calluy, General Counsel de Van Moer Logistics ont ramené le débat aux réalités opérationnelles. Pour CCB, le canal joue notamment un rôle essentiel dans l’acheminement des matériaux : pour ces flux lourds, la voie d’eau constitue une alternative à la route et contribue directement à l’approvisionnement de Bruxelles.
Bert Calluy a, de son côté, insisté sur l’équation économique du report modal. Les coûts d’implantation, de construction et d’exploitation peuvent varier sensiblement d’un site à l’autre et peser sur les décisions d’investissement. L’enjeu est donc de créer les conditions permettant à la voie d’eau de rester compétitive et attractive pour les entreprises.
Les échanges ont également porté sur les mécanismes incitatifs permettant d’encourager le transport fluvial, à Bruxelles comme en Flandre. Au-delà des dispositifs existants, l’objectif reste le même : accompagner les entreprises dans l’augmentation des volumes transportés par voie d’eau lorsque celle-ci constitue la solution la plus pertinente.
Laurent Hublet a enfin évoqué le modèle d’IKEA à Paris, où des marchandises entrent dans la capitale par la Seine avant leur distribution urbaine. Un exemple qui résume l’un des fils rouges de la matinée : le report modal doit répondre aux ambitions du territoire, mais aussi au business case des entreprises.
Une nouvelle industrie urbaine
En conclusion, Alphonse Stevens, président de la CPB, a appelé à transformer les constats en perspectives concrètes. La renaissance industrielle ne signifie pas le retour à l’industrie d’hier : elle concerne aujourd’hui l’alimentaire, les matériaux, le recyclage, la logistique, l’économie circulaire et de nouvelles activités productives.
Bruxelles dispose pour cela d’atouts : une voie d’eau, le rail, des entreprises, des savoir-faire et sa position de ville-carrefour. Le canal peut en être l’un des fils conducteurs, en reliant développement économique, emploi, transition et transformation urbaine.